Jean-Pierre Jougla, Avoué à la cour, UNADFI, France:

 

“LES secteS, la confusion des pouvoirs et les droits de l’homme”

 

I / LES DROITS DE L’HOMME DELIMITENT LE CADRE DE L’ACTION DE L’AIDE AUX VICTIMES DE SECTES

 

Je dois tout d’abord indiquer que la politique française ne s’inscrit pas et ne peut pas s’inscrire dans une logique de combat contre les sectes.

Le droit positif français prévoit depuis 2001 la possibilité de dissoudre un groupe sectaire lorsque le groupe a fait l’objet de 2 condamnations pénales définitives.

La législation française est donc respectueuse et protectrice de la liberté de croire, et même de croire à n’importe quoi comme c’est le cas de la plupart des croyances qui relèvent davantage des superstitions que de la raison raisonnante.

La politique de la France, ainsi que l’action des associations comme l’UNADFI et le CCMM, se positionne sur un seul axe : celui de la défense de l’individu victime d’une secte ou d’une « dérive » de nature sectaire.

Faiblesse diront certains ! Respect en tout cas du cadre constitutionnel. En effet l’article 2 de la constitution du 4 octobre 1958, qui mérite d’être relu de temps en temps, rappelle que :

 

«La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale.

Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion.

Elle respecte toutes les croyances…

…Son principe est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ».

 

L’article 2 de la constitution française reprend l’article 10 de la déclaration des droits de l’homme de 1789 qui pose que « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, (même religieuses) (je mets entre parenthèse la formulation « même religieuse » car elle vient abusivement occulter, dans la réflexion sur le phénomène sectaire, l’opinion qui serait non religieuse) nul, donc ne doit être inquiété pour ses opinions, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi ».

Ces principes et quelques autres, hérités de la philosophie des Lumières, constitutifs des paradigmes sur lesquels se fonde le droit moderne, ont trouvé un écho et un prolongement dans le droit international et européen.

Le respect des libertés et des droits fondamentaux contemporains revient à mettre en place tout à la fois « des bornes indiquant les limites à ne pas franchir et parfois à indiquer la direction à suivre ».

Il faut déduire de ces principes que l’action concernant les sectes ne peut que être une action d’information, de prévention et d’instruction.

En effet la seule arme opposable à l’obscurantisme, à la croyance réductrice, à la superstition, arme que tolèrent les Lumières est constituée par la raison.

Il est difficile de se limiter ainsi, volontairement, dans l’action, mais sauf à opposer une autre croyance à la croyance sectaire, ce qui reviendrait à limiter la liberté d’autrui, il faut bien « faire avec » ce postulat.

 

II LES DROITS DE L’HOMME DETOURNES PAR LES SECTES

 

Ces libertés fondamentales, qui ont pour finalité de protéger les individus, sont toujours invoquées par les sectes, entendues en tant que personnes morales, à leur profit.

Et, de façon paradoxale, ces sectes n’hésitent pas, dans le même temps qu’elles les invoquent, à bafouer ces principes à l’intérieur de leurs murs au préjudice de leurs adeptes.

D’autres intervenants à cette journée illustrent suffisamment certaines des violations concrètes des droits de l’homme commises par les sectes, pour que je ne m’y attarde pas.

S’il est nécessaire de défendre l’individu victime contre la secte qui l’opprime il est encore plus nécessaire de se livrer à une analyse des mécanismes en œuvre pour que les intervenants non spécialisés cessent de se faire piéger par l’apparence.

Le lieu sectaire est en effet un lieu privatif de liberté pour les adeptes, que la secte soit qualifiée de secte nuisible ou pas, que la secte soit un micro groupe ou un groupe plus important, que la secte soit d’obédience religieuse ou pas.

Laissant de côté les approches historiques et religieuses, il me semble plus utile de faire porter mon intervention sur l’aspect besoin d’emprise, besoin insatiable de pouvoir, qui motive le gourou, emprise et pouvoir qui vont de pair avec la dimension de soumission de l’adepte.

La mise en place de ce rapport d’exploitation humaine ne peut se comprendre que par l’analyse de l’outil sectaire, de la machinerie sociale que représente tout groupe sectaire contemporain. C’est à cette analyse que je vais m’attacher.

 

III LA SECTE, LIEU D’EXERCICE DE POUVOIRS, EST UNE VERITABLE STRUCTURE ETATIQUE ENCLAVEE DANS CHACUN DES ETATS

 

J’insiste sur la nécessité de faire table rase de la confusion habituelle entre secte et religion. A défaut, l’approche reste confuse, involontairement ou parfois de façon intentionnelle.

Cette confusion est compréhensible puisque le terme secte a pu être durant des siècles synonyme de schisme, d’hérésie, alors justement que les religions majoritaires incarnaient la pensée dominante mais surtout se confondaient avec le pouvoir politique.

Dans cette perspective qui est la mienne, de « laïcisation » de l’approche des sectes contemporaines, il m’a fallu distinguer d’une part la dimension de pouvoir s’exerçant sur l’individu, dimension qui se décline sur toutes la palette des diverses pathologies psychiatriques des gourous ainsi que celle de la victimisation, et d’autre part la dimension de pouvoir de la secte perçue alors comme mode d’exercice d’une relation sociale interne au groupe sectaire.

C’est de ce mode de fonctionnement que je voudrais vous parler maintenant, car c’est dans la gouvernance sectaire que se trouve l’explication de la négation des droits de l’homme par les sectes et de toutes les pratiques qui portent atteintes aux libertés fondamentales.

 

1°/ composantes de la structure étatique SECTAIRE

 

La secte est une structure étatique dont le fonctionnement viole un certain nombre de droits fondamentaux.

 

A / Une structure étatique car la secte constitue un véritable « micro Etat » organisé et administré à proprement parler par un gouvernement qui lui est propre.

 

Toute secte fonctionne à partir d’un certain nombre d’invariants de nature étatique :

 

un territoire bien réel, même s’il est la plupart du temps constitué par un niveau de pureté partagé, un lieu énergétique à protéger, pureté qui fonde la supériorité du groupe sur la société profane et qui explique les séparations diverses imposées aux adeptes. Ce lieu sectaire est à la fois le « sol » et le « sang » du clan, creuset dans lequel l’adepte se fond dans la masse groupale.

des frontières qui protègent le territoire des « pollutions énergétiques» et attaques extérieures, frontières qui deviennent pour les adeptes murs de prison.

Cette notion de territoire protégé par des frontières explique le devoir et la responsabilité permanents de l’adepte de se « purifier ».

un peuple constitué par les adeptes qui vont habiter sur ce territoire et le partager de façon élitiste, dans une logique de « race » supérieure.

un leader lequel est omniscient, tout puissant et omniprésent, qui incarne une souveraineté.

une souveraineté sectaire qui est de type archaïque imposée.

A propos de ce détournement de la souveraineté par les sectes, il n’est pas inutile de se rappeler l’article 3 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 :

 

« Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut l’exercer d’autorité qui n’en émane expressément ».

 

Cette dimension étatique, qui n’apparaît pas au premier abord, sauf dans des sectes comme la secte japonaise « Aoum de la vérité suprême », secte connue pour avoir utilisé le gaz sarin dans le métro de Tokyo et qui était allée jusqu’à constituer son propre gouvernement, avec ministres et institutions administratives, devient évidente si l’on analyse de façon approfondie le mode de fonctionnement réel de l’institution sectaire.

Cette structure étatique, quelle que soit l’importance en nombre d’adeptes, possède tous les attributs constitutifs d’un Etat ce qui conforte aux yeux des adeptes sa légitimité et assoit la souveraineté du gourou.

Ces attributs régaliens de la secte s’articulent autour de quelques notions :

 

B/ Des pouvoirs de nature étatique

 

o        Pouvoir législatif : le gourou, générateur des normes internes, édicte ses propres lois qui vont, selon les sectes être plus ou moins élaborées. C’est à ce niveau que s’élabore la doctrine, ciment intellectuel du groupe.

Le système législatif sectaire dénie à la loi de la société toute valeur et place la loi interne bien au dessus de la loi profane. (ce qui justifie par exemple les faux témoignages dans les procédures et les disparitions de dossiers…). C’est ce pouvoir normatif du gourou qui explique pour l’essentiel la manipulation mentale avec toutes les nuances du processus.

o        Pouvoir exécutif : Le gourou se charge lui-même d’appliquer ses lois à l’intérieur du groupe. C’est ici que les pratiques sectaires trouvent à s’exercer autour des « attributs régaliens ». L’on trouvera à ce niveau les rouages du prosélytisme organisé, de la propagande et de l’intoxication intellectuelle. On trouvera également la police interne qui permet la surveillance globale.

o        Pouvoir judiciaire : c’est le gourou lui-même qui sanctionne tout manquement à la norme. Un mot en passant sur le pouvoir judiciaire sectaire qui ignore bien entendu les exigences élémentaires de protection du justiciable, comme l’acte d’accusation, le double degré de juridiction, les droits de la défense ou la représentation, carences qui devraient émouvoir les juridictions « profanes » et les tenants des droits de l’homme.

 

Absence de séparation des pouvoirs

Dans la secte les 3 pouvoirs (législatif, exécutif et judiciaire) sont concentrés entre les mains du seul gourou.

J’insiste sur l’absence de séparation des pouvoirs à l’intérieur du groupe sectaire dans la mesure où c’est cette confusion entre les mains d’un seul qui fait du gourou un leader totalitaire incontesté et incontestable et je renvoie sur ce point à la lecture de Montesquieu qui est un des précurseurs des modernes droits fondamentaux.

C’est le cumul des trois pouvoirs sous l’autorité du gourou qui constitue le pouvoir absolu sectaire. Ce pouvoir absolu, exercé par une seule personne, en l’absence de tout contre pouvoir, caractérise une des principales composantes des notions de gourou et de secte et explique que la secte s’inscrive dans une logique fondamentalement opposée aux droits de l’homme.

 

C/ Des attributs régaliens

Au nombre des éléments constitutifs des attributs étatiques de ces micro-Etats sectaires, on trouve également des caractéristiques relevant du pouvoir et essentiellement du pouvoir exécutif:

 

·         Une langue propre (une novlangue orwéllienne) ;

·         Un état civil (chaque adepte reçoit un nouveau nom)

·         Une filiation inventée et une généalogie, souvent fondées sur des liens karmiques

·         Un système éducatif pour les enfants violant les droits de l’enfant à l’éducation et à la socialisation

·         Un enseignement pour les adeptes adultes

·         Un système médical à base de « méthodes thérapeutiques illusoires », constitutif en même temps que d’un pseudo savoir de pratiques affaiblissantes à risque

·         Une histoire mythique collective inventée distribuant à chacun un rôle prédestiné incluant l’hagiographie du gourou ancrant un culte du héros

·         Une économie particulière en opposition aux règles sociales

·         Un système d’imposition propre

·         Un système militaire et une police interne plus ou moins évolués

·         Une esthétique stéréotypée la plupart du temps d’une pauvreté affligeante incluant parfois des codes vestimentaires

·         Une sous-culture qui constitue en réalité une véritable acculturation et même une déculturation des adeptes

·         Etc.

 

Ces attributs régaliens s’inscrivent dans la revendication d’un nouveau paradigme

 

2°/ CONSEQUENCES DE LA DIMENSION ETATIQUE DES SECTES

 

A) Un changement de paradigme à visée hégémonique

Cette structure sectaire, qui est de type étatique, est une structure hégémonique dans la mesure où elle implique une suprématie, une supériorité politique et sociale….sur les autres institutions (d’où le besoin de pénétrer les structures sociales extérieures, quand on n’assiste pas au projet puéril de participer à un « gouvernement mondial des sages » ).

La construction artificielle et fantasmatique de cette « nouvelle » forme d’état se fait autour de plusieurs éléments constitutifs réinventés selon le bon vouloir délirant du gourou qu’il structure autour du concept coloré « nouvel âge » de « changement de paradigme ».

Ce concept de changement de paradigme récupère allègrement toutes les « nouvelles méthodes » (éducation, santé, développement personnel, bien être, politique, gouvernance, économie, etc.), nouvelles méthodes qui constituent parfois en elles-mêmes des « dérives sectaires » et qui ne sont, à bien y regarder que de vieilles recettes réchauffées, mais qui sont utilisées par les sectes dans la perspective de renverser les paradigmes sur lesquels se fonde la société profane.

Cette structure étatique hégémonique est également totalitaire dans la mesure où tous les pouvoirs sont aux mains d’une forme de parti unique (celui du gourou) et dans la mesure où toute opposition est bannie.

Ces aspects, qui pourraient être illustrés à partir de très nombreux cas tirés de groupes sectaires actuels, devraient à eux seuls vous permettre de comprendre en quoi la secte, le schéma sectaire de « gouvernance », est un défi à la démocratie et aux libertés fondamentales.

L’envahissement des pays de l’est de l’Europe par les sectes illustre ce processus de prise de pouvoir déguisé sous couvert de participer à l’instauration de la démocratie alors qu’il ne s’agissait que de tentatives de remplacer un ordre écroulé par l’ordre archaïque clanique qui est celui des sectes.

 

Un projet utopique

Mais la structure étatique hégémonique que constitue la secte ne pourrait exister si le groupe qu’elle dirige n’était mu par un projet utopique.

 

Création d’une société fantasmée

Il est essentiel de prendre conscience du  projet utopique sectaire. Ce projet a pour objectif la création d’une société fantasmée que le gourou, « dieu » incarné sur terre, régente.

Il s’agit d’une société idéale, de type science fiction, organisée selon un modèle prédéterminé composé de sujets dociles, obéissants et robotisés qui appliqueront à la lettre les fantasmes édictés par le gourou.

La pratique de jeux sur l’Internet comme « Second life » peut permettre d’approcher ce que les adeptes peuvent vivre dans la société sectaire.

 

B) Le temporel subordonné au spirituel

Il va de soi, bien que cela relève essentiellement du message ésotérique, réservé aux seuls adeptes, que cette société idéale implique que le temporel soit subordonné au spirituel auto référent du gourou, « spirituel » entendu ici comme contenu idéologique.

Subordination du temporel qui s’entend non seulement à l’intérieur de l’Etat sectaire, mais également dans le monde extérieur, comme l’a illustré l’aventure de la secte japonaise Aum de la Vérité Suprême ou comme le montre le projet scientologue à visée hégémonique.

C’est là le retour à la confusion historique du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel connu dans le passé par la société civile, et cela constitue la dangerosité sectaire essentielle sur le plan social et pour le politique dans la mesure où le modèle a vocation à se dupliquer et à gagner l’ensemble des structures profanes sous couvert de « changement de paradigme ».

Cette notion de changement de paradigme utilisée par les sectes, est passée sous silence la plupart du temps, alors que c’est elle qui est à l’œuvre à travers tout le phénomène « nouvel âge » qui sous-tend les domaines de la santé, de l’éducation, du bien être, du politique, etc., lieux privilégiés des « dérives sectaires ».

 

CONCLUSION

 

J’espère avoir pu démontrer au moins deux choses :

En premier lieu l’urgence qu’il y a à aborder la question des sectes sous un éclairage que je qualifierai de laïque à partir d’une grille qui expose les rouages de l’exercice du pouvoir.

En second lieu j’espère aussi avoir démontré que le nouveau paradigme, prôné par les sectes, qui visent toutes les activités humaines dans leur globalité, s’inscrit aussi, à n’en pas douter, dans une volonté de renverser les fondements de la société moderne lesquelles s’enracinent dans les droits de l’homme et les valeurs fondamentales.

La vigilance s’impose d’autant plus que la légitimité des structures nationales perd bien souvent aujourd’hui de sa lisibilité et que son fondement électif cède le pas aux influences lobbyistes que les sectes affectionnent de façon particulière.

La réflexion que l’ensemble des associations d’aide aux victimes de sectes mène est, sous cet angle, essentielle pour le politique et pour le citoyen.

Le modèle politique régressif qu’incarnent les sectes risque à tout moment de prendre dans la vie concrète une place que chaque européen doit redouter.

Puisse mon exposé être perçu comme s’inscrivant dans le prolongement de ceux des autres intervenants et démontrer que les Droits de l’homme exigent pour s’exercer : la démocratie, le respect de l’homme et l’exercice de la raison.