Témoignage

 

Nathalie De Reuck, journaliste et auteur du livre « On a tué ma mère » et a participé dans les recherches pour le film « Mort biologique sur ordonnance téléphonique »

                                                    

Si j’ai accepté de venir témoigner devant vous, comme j’ai accepté de relater mon histoire  dans l’émission ‘Mort sur ordonnance téléphonique‘ de Philippe Dutilleul et dans le livre, c’est dans un seul et unique objectif : tenir la promesse que j’ai faite à maman sur son lit de mort et dénoncer les faits en rendant publique la problématique.

 

C’est donc un combat que je mène sur plusieurs fronts :

 

C’est fin 2005 que maman découvre une minuscule grosseur au sein gauche. Celle-ci invisible à l’œil nu n’est perceptible qu’à la palpation. Son ostéopathe  qui la suit depuis une dizaine d’années et qui est un ami de mes parents, lui explique qu’il s’agit simplement de la manifestation d’un conflit. Le sein gauche, selon la loi de la latéralité, correspond à un problème avec mon père. Rien d’alarmant. Au contraire. Cela signifie que le conflit s’évacue. Nous faisons tous des cancers plusieurs fois par an, qui se résorbent d’eux-mêmes si on n’y prête pas attention lui, certifie-il. 

 

Une amie gynécologue m’explique la dangerosité de cette masse, qui peut croître à vive allure. Mais maman, qui a pourtant d’emblée accepté de pratiquer des examens médicaux, change d’avis sous l’influence de son ostéopathe et décide de suivre son diagnostic.

 

Elle entre en contact avec Mme Brigitte, kinésiologue, radiesthésiste, homéopathe, cartomancienne, géobiologue, ….mais pas médecin, et sur ses conseils, avec un certain Willy,  belge habitant l’Auvergne, qui travaille les énergies et est spécialisé en désenvoûtements.

 

A trois, ils se partagent le « traitement » de maman.

 

L’ostéopathe draine le système lymphatique par des massages corporels, cherche avec elle par la méthode des constellations familiales et la psychogénéalogie les origines possibles dans son passé et conseille les fleurs de Bach en travaillant la kinésiologie.  Mme Brigitte prescrit des granules homéopathiques à l’aide de son pendule, nettoie et assainit l’appartement par des travaux sur les énergies terrestres et effectue la kinésiologie à distance. Willy remonte les énergies  psychiques et corporelles et combat les jeteurs de sorts.

 

Les deux derniers, émettent des diagnostics, prescrivent des élixirs et autres, bref, « soignent » maman pendant un an sans JAMAIS l’avoir rencontrée de visu.

 

Chaque manifestation physique supplémentaire est considérée comme extrêmement positive et ajoute à leur thèse. Du sang s’échappe, de la lymphe s’écoule, les ganglions et le bras gonflent : le corps se nettoie et se purifie. Il élimine et répond correctement au système d’évacuation. 

 

Ils tiennent un seul et même discours : LA MEDECINE ALLOPATHIQUE TUE et par conséquent la chimiothérapie et la radiothérapie aussi.

 

Il faut éviter la clinique qui abîme et mutile les patients. Les actes chirurgicaux et les traitements médicaux ne servent, selon eux, qu’à renflouer les caisses des firmes pharmaceutiques.

 

Dès lors, ils s’attèlent à trouver l’origine et les causes du conflit.

 

Son passé est fouillé. Tout est remis en cause. Sa relation avec ma grand-mère, qui affirment-ils ne souhaitait pas sa naissance. Avec mon grand-père, autoritaire et psychorigide. Avec ses sœurs ainées, jalouses de cette petite dernière. Avec ses anciennes relations, envieuses et cupides. Avec son mari, tortionnaire et despotique. Avec moi, sa fille, manipulatrice et dictatoriale.

 

La fréquence des contacts téléphoniques augmente au rythme des douleurs. D’une fois par semaine, ils passent à plusieurs fois par jour ! Willy sous entend qu’il travaille désormais 24 h sur 24h, sur maman pour débusquer l’origine de son conflit et combattre des attaques de magie d’une extrême violence.

 

Il combat des magiciens de Sardaigne, où mes parents ont habité plus jeunes et qu’il dit être le berceau de la magie noire. Et des jeteurs de sort du voisinage, il assainit tout le quartier.

 

Il démantèle même un réseau complet.

 

Pour les ‘aider’ dans leur tâche ardue, ils lui conseillent une pléiade de thérapeutes : un iridologue, un kinésiologue, une énergéticienne en chakras, une psychogénéalogienne, des géobiologues. Ces derniers, pour une visite d’assainissement de l’appartement d’une heure, ont réclamé 350 euros!

 

Maman, consciencieuse, s’enquiert de leurs références et de leurs certifications.

Elle ne veut en aucun cas prendre le risque de tomber sur un charlatan. Elle souhaite des personnes sérieuses et compétentes.

 

L’argent file, le temps passe et son état se dégrade à une allure vertigineuse.

De violentes disputes éclatent entre maman et moi. Je tente de la persuader d’une hospitalisation, mais, convaincue que cela la mènerait à la mort, elle m’accuse d’être une mauvaise fille.

 

Elle est en dehors de toute réflexion  ou de raisonnement logique, complètement dépendante de ces guérisseurs. J’ai l’impression qu’ils tirent les fils d’une marionnette qu’ils agitent à leur gré.

 

Quand on se parle, nous sommes chacune dans un monde différent et par moment je m’interroge sur la réalité et la véracité de leurs arguments.

 

C’est terriblement interpellant et angoissant de se trouver confrontée à un discours aussi invraisemblable mais cautionné par plusieurs personnes. D’autant que certains font partie du milieu médical.

 

Pour tenter d’amadouer ma mère je fais venir  un docteur homéopathe diplômé et inscrit à l’ordre des médecins. Une référence qui met de toute évidence à l’abri de charlatans.

Du moins, c’est ce que je pensais. Puisque pour tout diagnostic, il m’accuse d’être, en tant que fille unique, la responsable des maux de sa patiente et m’exhorte à aider ma mère à trouver le conflit qui nous oppose.

 

Ce n’est que lors de mes enquêtes que je découvre ensuite qu’il est un bras droit de Claude Sabbah en Belgique et administrateur principal de la BTEV,  l’Institut Belge de Biologie Totale des Êtres Vivants.

 

Désespérée, je tente d’alerter les forces de l’ordre et les services d’urgence hospitalières mais aucun d’eux ne pouvaient m’être d’une aide quelconque. La loi permet aux sujets de choisir s’ils souhaitent ou non se soigner. Ils ne pouvaient en aucun cas intervenir.

 

Inutile de préciser que je n’avais fait part de la situation à personne. Pour deux raisons. D’abord parce que Jacqueline, influencée par les thérapeutes qui l’isolaient de ses proches, m’en intimait l’ordre, ensuite parce que je ne savais pas à qui m’adresser pour appeler du secours.

 

Janvier 2007 le bras et la main gauche ont doublé de volume. Durs, gonflés et rigides ils lui font courber le dos par le poids. Le sein s’est rétracté en masse compacte sous l’aisselle. Le mamelon est remplacé par une plaie béante d’une vingtaine de centimètres, sanguinolente et purulente. Un mélange de pus, de lymphe et de sang s’en écoule en permanence. Un soir, maman se demande d’où provient cette odeur nauséabonde qui semble la suivre…elle se rend compte qu’elle se dégage de son propre corps. Le sein droit se met à grossir et rougir.

 

Tout l’ensemble du thorax et du cou est constellé de ganglions et parcouru de veines éclatées violacées. Une oppression respiratoire constante l’empêche de respirer convenablement.

 

Elle se meut avec difficultés, entravée par les manifestations physiques du cancer qui la ronge et les douleurs fulgurantes et omniprésentes.

 

Face à ce tableau mortifère que Jacqueline dépeint  à ses gourous et ses hurlements de douleurs qu’elle ne réussit plus à contenir, ceux-ci l’enjoignent à s’astreindre à l’abnégation et l’acceptation.

 

Willy conseille de l’oignon à mettre sur la plaie, de l’argile verte et tiède, précise-t-il, pour le bras, et…quitter papa. Mme Brigitte lui prescrit de la teinture mère de Calendula à tamponner délicatement, quelques gouttes de citron pour désinfecter, des élixirs floraux et des granules homéopathiques pour la douleur et…quitter l’appartement.

 

L’ostéopathe lui avoue, en février 2007, qu’il est très fier d’elle. Elle est beaucoup mieux à la maison pour mourir qu’entourée de vautours en clinique. Maman prend peur, effrayée par ses propos ! Il n’est pas question de mourir mais de guérir, c’est ce qu’il le lui certifie depuis plus d’an an. En colère contre lui, désorientée par ce revirement, elle refuse de le revoir.

 

Le 17 avril 2007, Jacqueline a finalement accepté une hospitalisation. Les thérapeutes l’ont ‘lâchée’ l’accusant de vouloir fondamentalement être malade afin de se poser en martyre.

 

« Vous avez besoin d’être malade ». C’est ce qu’ils lui assènent peu avant qu’elle ne meure.

 

C’est lors de l’annonce du résultat de la biopsie que maman a compris qu’elle avait un cancer. Dans ses yeux, je n’ai pas lu la peur ou la panique, comme tout un chacun qui découvrirait ce diagnostic, mais la stupeur. Jusqu’à cet instant précis, elle n’avait jamais douté des charlatans qui lui avaient assuré qu’elle n’était pas atteinte d’un cancer, mais qu’elle en avait uniquement les symptômes.

 

Elle m’a immédiatement parlé des K7 audio sur lesquelles elle avait enregistré certaines des conversations. Elle souhaitait qu’elles servent à déposer plainte et empêcher que d’autres malades tombent sous le joug de ces escrocs.

 

Pour précision. Jacqueline n’avait nullement enregistré ces dialogues dans l’intention de leur nuire. C’était une pratique qu’elle adoptait régulièrement depuis une trentaine d’années avec les docteurs, suite à des autres soucis de santé dont elle souffrait. Cela lui permettait d’analyser et étudier les termes thérapeutiques et les références médicamenteuses.

 

Maman s’est éteinte le 13 juin 2007.

 

Les semaines qui ont suivi son décès, je voguais sur la vague de l’incompréhension.

Maman était-elle folle ? Ou était-ce moi ? Sur le net mes recherches se sont dans un premier temps orientées vers les maladies psychiatriques. Je tentais de comprendre ce qui avait amené ma mère à refuser de se soigner. Je n’entrevoyais aucune autre raison que celle de la folie.

 

Après de multiples démarches pour tenter de m’éclairer, j’ai découvert l’Association pour Victimes de Psychothérapeutes Auto proclamés. C’était un véritable soulagement que d’être entendue et comprise. Une libération.

 

J’ai ensuite écouté les enregistrements retraçant certaines des conversations téléphoniques entre Jacqueline et ces charlatans. L’ésotérisme était subtilement mélangé à des notions pseudo scientifiques. Des discours édifiants qui permettent de retracer l’évolution de la manipulation qui se fait crescendo.

 

Dans le but de monter le dossier de la plainte j’ai trié et transcrit une vingtaine de conversations téléphoniques. Regroupé les noms, établi les liens, archivé leurs discours. J’ai enquêté sur le réseau pour déterminer les fondements de leur théorie.

 

Et puis un bénévole dans l’association m’a mise en contact avec Philippe Dutilleul ce qui m’a permis d’aller d’autant plus loin dans mes investigations. J’ai découvert un monde effrayant.

 

Pour qu’ils se dévoilent et laissent tomber le masque officiel nous n’avons eu d’autres choix que celui de tourner en caméra cachée.  Entre les discours sirupeux et stériles adoptés dans l’unique intention de démontrer une volonté de collaborer avec la médecine traditionnelle et celui qu’ils tiennent dans l’intimité  la marge est synonyme du gouffre.

 

En approchant Josie Kromer, Jean-Jacques Crèvecoeur et d’autres défenseurs de la biologie totale, en invoquant un cancer ou une quelconque maladie, je me suis vue recommandée ardemment d’arrêter tout traitement allopathique sous peine autrement d’en mourir.

 

Il est clair que pour ces thérapeutes, ils détiennent l’unique vérité et que par conséquent suivre d’autres voies que la leur, mène inéluctablement, selon eux, à la mort.

 

Ce qui permet d’établir que contrairement à ce qu’ils prétendent – collaborer avec la médecine classique- se révèle absurde et irréalisable.

 

Effrayant quand on sait que parmi les participants présents à leurs stages coûteux se retrouvent essentiellement des sujets issus du milieu médical : médecins,  kinésithérapeutes, ostéopathes, infirmiers , ou des malades. Des patients atteints de maladie de Parkinson, de sida, de sclérose en plaques qui adhèrent à  ces espoirs chimériques.

 

D’autant plus révoltant lorsqu’on découvre que contrairement à ce qu’ils inculquent aux malades, eux se précipitent en centre hospitalier pour bénéficier des traitements de pointe quand ils en viennent à basculer dans la maladie. Pour preuve, le thérapeute de Jacqueline qui lorsqu’il a découvert,  qu’une tumeur au cerveau le tenaillait, s’est précipité dans une Clinique Universitaire Bruxelloise réputée.

 

‘Je me demande à quel point ce ne serait pas votre mère qui m’aurait transmis son cancer’ m’a-t-il déclaré, lorsque je l’ai rencontré, avant de me faire comprendre que Jacqueline lui était redevable d’une importante somme d’argent pour les services rendus.

 

Brigitte m’a, quant à elle, affirmé en affichant un sourire peu convainquant que Jacqueline était morte d’un cancer qui l’avait guérie et que son corps astral était ainsi libéré. Elle reviendrait allégée de ses conflits.

 

L’ostéopathe a continué à soutenir que nous fabriquions tous plusieurs cancers par an qui se résorbaient spontanément et que si Jacqueline était décédée c’était son choix personnel. Elle avait délibérément refusé de résoudre son conflit.

 

Machiavéliques jusqu’au bout.

 

Fidèles à eux-mêmes, ils ont suivis les préceptes de la méthode Hamer ou de la Biologie Totale. Ahurissante, fumeuse mais tellement lucrative.

 

Depuis la diffusion du film ‘Mort biologique sur ordonnance téléphonique’ et surtout depuis la sortie du livre ‘On a tué ma mère’ des dizaines de victimes me contactent. Pour exprimer leur soulagement de réaliser qu’ils ne sont pas des cas isolés et surtout de comprendre le processus manipulatoire dont leur proche était victime. Peut-être un début vers un processus lent de déculpabilisation … Les appels au secours sont nombreux. La plupart d’entre eux ne savent ni où s’adresser pour obtenir de l’aide tant psychologique que pratique ni les démarches à réaliser pour dénoncer les faits.

 

Ce qui me permet d’avancer qu’il serait essentiel en plus d’établir rapidement un centre permettant de guider les victimes et de les recenser, d’agir activement au niveau de la prévention. Il y va de la santé publique.