Dr. Laurentiu D. TANASE[1],

Université de Bucarest – Roumanie

 

Les causes endogènes et exogènes qui ont favorisé l`expansion des sectes et des nouveaux mouvements religieux en Roumanie après 1989

          

Mesdames et Messieurs,

        

Mon exposé se propose de faire une analyse du développement de la vie religieuse en Roumanie après 1989, avec une focalisation particulièrement sur les causes qui ont favorisé l`expansion des nouveaux mouvements religieux.

 

La chute des régimes communistes en Europe, en 1989, constitue un évènement central de la fin du XXème siècle. Cela a changé le cours de l`histoire contemporaine et a marqué en profondeur l`évolution des relations internationales. Le champ religieux européen, lui aussi, fut fortement influencé par ces transformations de la société contemporaine, plus particulièrement par le contexte de l’accélération du processus de globalisation/internationalisation qui favorisa l’expansion des sectes et des nouveaux mouvements religieux. Dans la variété des formes d’expression du religieux dans la modernité, les sectes et les nouveaux mouvements religieux tendent à occuper une sphère de plus en plus large.

 

Si l’on veut se référer plus précisément à l’actualité des sectes et des nouveaux mouvements religieux, on peut distinguer, à la lumière des éléments qui caractérisent la situation européenne, des traits déterminants que l’on retrouve éventuellement ailleurs dans le reste du monde, à savoir[2] :

-          l’érosion de la religion institutionnalisée,

-          l’effondrement de la pratique religieuse,

-          la crise du recrutement du personnel clérical,

-          la baisse de la croyance en un Dieu personnel et

-          l’expression autonome de la conscience morale, personnelle par rapport aux prescriptions éthiques des appareils religieux.

 

La variété des formes d’expression du sentiment religieux d’aujourd’hui, à partir des formes classiques, traditionnelles, institutionnalisées, jusqu’à celles syncrétistes – phénomène qui dépasse souvent les prédictions les plus réservées – peut être perçue le plus souvent à partir de cette série de caractéristiques essentielles.

 

Le phénomène religieux a connu et connaît des formes différentes d`expressions selon les pays, surtout dans l`espace autrefois dominé par les anciens régimes communistes où son évolution a été différente, en fonction de la spécificité religieuse de chaque pays. Nous pouvons observer aujourd’hui que l’émergence des nouveaux mouvements religieux accompagne les transformations des sociétés anciennement communistes vers des systèmes démocratiques. Elle s’exprime également par la logique d`une construction pluraliste de la société au plan religieux, caractérisée par des critères spécifiques de concurrence et de libre marché.

 

La Roumanie - pays d’expression religieuse majoritairement orthodoxe

 

La Roumanie, est un pays de tradition chrétienne majoritairement orthodoxe (86,7 % de la population) et de langue latine, ayant appartenu à l’ancien espace communiste.

 

Après 1989, le régime dictatorial a été écarté et la Roumanie parcourt à présent un intense processus politique et économique d’intégration dans les structures de l’Union européenne, dont elle va devenir probablement membre en 2007.

 

La période communiste se caractérisa par la tentative de la direction politique d’éliminer la religion ou du moins de diminuer son influence et sa sphère de manifestation publique. Pour arriver à ce but, l’activité religieuse a été peu à peu refoulée hors de la vie sociale et politique ; l’éducation religieuse a été interdite ; on faisait l’éloge de l’athéisme des « masses ». La société roumaine s’est trouvée confrontée durant presque quarante cinq ans à ce type de politique.

 

La chute du régime communiste a apporté un retour à la liberté et a constitué un moment fondamental d’adoption d’une nouvelle ligne politique et sociale de développement du pays, fondée sur le respect des droits de l’homme et de la démocratie. Les conditions sociales, politiques et économiques de la Roumanie, générées par la nouvelle démocratie, ont favorisé une évolution très dynamique du religieux, qui se manifeste aussi par une présence de plus en plus marquée de nouveaux mouvements religieux

 

L`année 1989 représente ainsi un tournant de la société roumaine qui amena l’Eglise orthodoxe et les cultes reconnus au premier plan de la vie publique, les acteurs religieux ayant joué un rôle important dans la chute du communisme. Les changements qui se produisirent avec une incroyable rapidité, affectèrent également et de manière inévitable le champ religieux.

 

Ainsi, un nouveau rapport de la religion au politique s’est dessiné dans la société roumaine autour d’une tripolarité religieuse : Eglise Orthodoxe, cultes reconnus et nouveaux mouvements religieux. L’orthodoxie et les cultes reconnus légalement, ressentent la libéralisation religieuse comme un véritable défi et perçoivent la logique de marché et de concurrence qui est en train de s’installer dans le domaine du religieux par la présence des sectes et des nouveaux mouvements religieux comme une menace réelle.

 

Juridiquement, les cultes reconnus constituent la principale forme d’organisation et d’institutionnalisation de la religion. Cependant, en dehors des cultes, il existe aussi la possibilité de manifestation du caractère associatif religieux par la création d’associations ou de fondations religieuses.

 

La différence entre les cultes religieux et une association religieuse n’est pas une différence qui peut s’exprimer sur une échelle d’autorité selon laquelle la deuxième serait subordonnée à la première. Il s’agit plus exactement d’une différence d’extension sociale d’une croyance et du soutien prioritaire du Gouvernement aux cultes religieux dont les préceptes se trouvent partagés par un grand nombre de citoyens et dont l’existence historique prolongée sur le territoire a apporté une contribution significative au développement de la culture et de la spiritualité roumaine.

 

Depuis 1990, les nouveaux mouvements religieux occupent une place visible au sein du champ religieux roumain. Malgré leur extrême diversité, ces derniers peuvent être classés en quatre catégories, selon leur terrain de provenance et leurs représentations symboliques et théologiques :

-          d’origine chrétienne évangélique

-          d’inspiration orientale

-          de type « nébuleuse mystique - ésotérique »

-          de type « dissidence orthodoxe ».

 

Vu cette diversité, il nous semble intéressant de saisir les causes endogènes et exogènes qui ont favorisé ou empêché leur expansion en Roumanie après 1989.

 

Les causes endogènes du déploiement dynamique des nouveaux mouvements religieux après 1989

 

Une analyse attentive du champ religieux roumain ainsi que l’étude de la dynamique des nouveaux mouvements religieux après 1989 doit tenir compte de causes diverses, tant d’ordre interne (endogènes), sociales, juridiques, politiques, que d’ordre externe (exogènes).

 

Mais avant cela je désire faire une précision terminologique ; on parle des nouveaux mouvements religieux pour définir les organisations religieuses enregistrés en Roumanie après la chute du communisme car, avant, était interdite toute forme de manifestation religieuse associative ou autre que les cultes reconnus officiellement par l`Etat Roumain. Egalement je désire souligner que dans le langage courant en Roumanie le mot secte est toujours péjoratif.

 

a) 1989, une explosion de religiosité

 

Pendant la Révolution de décembre 1989, la Roumanie a connu une   véritable explosion de religiosité. Les causes résident d’une part, dans la liberté d’expression retrouvée dont celle du sentiment religieux, interdite publiquement pendant le régime communiste, et, d’autre part, dans la légitimité morale des représentants des organisations religieuses qui, par leur action durant les quarante-cinq ans d’athéisme officiel, étaient parvenus à maintenir vivaces les sentiments religieux parmi les masses. Nous pouvons expliquer la montée en vigueur du rôle du religieux dans la société post-communiste par toute une série de circonstances favorables : la crise identitaire, la perte de confiance en l`Etat et les difficultés sociales et économiques.[3]

 

En même temps, la victoire contre le communisme s`est exprimée contre toutes ses caractéristiques anti-religieuses. Ceci poussa d’ailleurs beaucoup de gens à se déclarer adeptes d’une religion en demandant même d’être baptisés afin de ne pas être considérés comme des athées communistes. Le recours à la symbolique religieuse de la divinité fut un moyen de forger le courage. C’est par le cri poussé en commun et tant entendu ces jours-là du « Dieu est avec nous ! » qu’un sentiment d’action collective s’est structuré.

 

Il ressort un fait central, que le facteur religieux avait joué un rôle très important dans la Révolution roumaine de 1989. En même temps, la Révolution a contribué à son tour à redéfinir le paysage religieux postcommuniste qui est entré dans une phase nouvelle de concurrence dans une société libre et ouverte. Les changements profonds qui ont caractérisé la société après la chute du régime totalitaire ont eu un impact décisif sur les acteurs religieux, en particulier sur l’Eglise orthodoxe.

 

b) Le lien privilégié entre les Cultes reconnus et l’Etat : la régulation juridique des religions par l’Etat

 

Avec la reconstruction de la société roumaine dans son ensemble,          les relations églises-état et le système juridique de la vie religieuse, furent dominés par une série de problèmes tels :

-          La faiblesse de l’emprise de l’Etat sur la société.

-          La reconnaissance acquise dans l’opinion publique par les Eglises historiques et les cultes qui ne s’étaient pas compromis avec le régime communiste.

-          L’absence de législation dans le domaine de la vie religieuse et l’inexistence d’organismes d’état capables d’appliquer la législation en la matière.

-          Les conflits dans le domaine de la vie religieuse.

 

Après 1990, les cultes religieux sentirent menacé leur monopole touchant aux relations avec l’Etat et, en conséquence, ils développèrent une activité pastorale sociale axée premièrement sur le maintien de certaines relations privilégiées avec les nouvelles institutions de l’Etat postcommuniste. L’Etat soutint leur activité pastorale de manière directe et freina ainsi la concurrence avec de nouveaux groupements religieux venus en Roumanie après 1990.

 

La présence de nombreux nouveaux mouvements religieux dans la société roumaine d’après 1989, comme résultat de la liberté d’expression et de l’ouverture des frontières, a été perçue, surtout par l’Eglise orthodoxe, dans les termes les plus alarmants possibles.

 

Cette présence concurrentielle a provoqué l’apparition de certains conflits entre les acteurs religieux et a conduit à la formulation d’accusations graves à l’adresse des institutions de l’Etat qui auraient permis la libre manifestation de dizaines de « sectes » sans contrôler ni réglementer la situation. L’accusation la plus souvent utilisée a été celle de prosélytisme agressif et de concurrence déloyale.

 

Les Eglises étaient sans moyens réels d’entrer dans le jeu de la concurrence avec des possibilités matérielles et financières limitées.  Ilie Fonta, ancien Secrétaire d`Etat des Cultes (1994-1995) écrivait : « les Eglises et le clergé se sont considérés désavantagés et traités injustement par la concurrence déloyale instituée dans la vie religieuse et ont accusé l’Etat d’avoir permis la légalisation et l’activité des nouveaux acteurs de la vie religieuse, dans le sens d’une complicité/indifférence à l’égard de tous les scénarios et pensées cachées imaginables, antichrétiennes et antinationales ».[4]

 

Mais en dehors de cette complicité visible entre le politique et les cultes établis parmi lesquels domine l’Eglise orthodoxe par son poids numérique, il existe aussi une situation paradoxale à l’intérieur même des organisations religieuses en place, manifestée en particulier par de nombreuses tensions et mécontentements internes.

L’Eglise orthodoxe en particulier se trouvait dans une situation difficile, comme nous l’avons examiné plus haut, suite aux accusations de « collaboration» auxquelles elle devait répondre. Mais « en même temps, l`Eglise, n’avait à sa portée aucune base légale pour commencer une nouvelle ère dans la relation avec le pouvoir politique postcommuniste ».[5]

 

Elle était aussi appelée à faire face aux tensions internes qui ont généré une autre approche du rôle et de la place de la hiérarchie orthodoxe dans la nouvelle conjoncture pastorale et elle se voyait contrainte de répondre aux tensions nouvelles liées à la concurrence de nouveaux acteurs religieux.

 

En fin, le nouveau cadre sociopolitique de la société roumaine après la chute du régime totalitaire a favorisé une redynamisation du champ religieux et a créé les conditions favorables à l’apparition d’un pluralisme religieux significatif, exprimé par la présence de nouveaux mouvements religieux concurrentiels.

        

Le développement de ce pluralisme religieux ainsi que la dynamique du champ religieux roumain furent fortement influencés par l’étroite collaboration qui s’est développée entre l’Etat et les Cultes. Le vide législatif créé après 1989 ainsi que l’inefficacité des institutions de l’Etat et leur manque de légitimité ont créé les prémisses à un renforcement privilégié des relations existantes entre les Cultes reconnus et l’Etat.

 

Dans ces circonstances les nouveaux mouvements religieux n’ont pas été reçus avec sympathie par la majorité de la population qui voyait dans leur présence un essai déloyal de prosélytisme agressif dans le but de déstabiliser la vie religieuse du pays.

        

Les causes exogènes de la dynamique d’expansion des nouveaux mouvements religieux

 

Les causes exogènes, telles que les effets de la globalisation et de la trans-nationalisation des organisations religieuses, favorisent la dynamique d’expansion des organisations religieuses en contribuant ainsi au renforcement du phénomène de globalisation/internationalisation du religieux.

 

Les offres « religieuses », de plus en plus nombreuses et attrayantes, qui caractérisent les sociétés ouvertes, concurrentielles, développent un fort esprit missionnaire qui se fonde sur la formulation et l’application de certaines stratégies de marché, de marketing religieux, ayant pour fonction de rendre attrayants et accessibles les nouveaux produits symboliques des sectes et des NMR.

 

a) La globalisation religieuse et l’influence nord-américaine

 

L’apparition et la prolifération de nouveaux mouvements religieux – dimension caractéristique du processus de pluralisation du paysage religieux roumain après 1989 - fut influencé dès le début par ce que l’on a appelé mondialisation ou globalisation, par l’ouverture multilatérale des marchés après la fin de la guerre froide et l’après l’effondrement du bloc de l’Est.

 

Les Roumains, modelés par une culture et une spiritualité marquée par la tradition chrétienne orthodoxe, ont vécu avec réserve le phénomène de globalisation assimilé au risque d’affaiblissement de leur identité ethno- religieuse. Egalement la présence, après 1989, de plus en plus nombreuse et diversifiée des sectes et de NMR a été perçue, par les Roumains, comme une menace de leur liberté et de leurs droits fondamentaux.

 

L’intensification des échanges économiques, l’amplification des phénomènes              d’émigration et aussi d’immigration, la croissance du flux de missionnaires étrangers sont autant de facteurs exogènes favorisant l’expansion des nouveaux mouvements religieux.

 

Encouragées par la main d’œuvre bon marché et par le système économique favorable et désireuses de conquérir de nouveaux marchés, les grandes compagnie internationales ont ouvert des filiales en Roumanie. Les nouveaux investisseurs ont favorisé la venue de milliers de citoyens étrangers de partout dans le monde, en particulier des Chinois, des Turcs et des Coréens. Cette réalité nouvelle de globalisation économique a influencé visiblement la configuration du paysage religieux roumain d’après 1989.

 

Ainsi par exemple, l’Association chrétienne méthodiste de Roumanie a été fondée par le pasteur sud-coréen Tae Sung Jung, appelé à venir en Roumanie en 1992 par des hommes   d’affaires coréens dans le but d’assurer les services religieux pour les citoyens coréens qui travaillaient dans les entreprises « LG », « Samsung » et « Daewoo », ainsi que pour le personnel de l’ambassade de la République de Corée du sud.[6]

 

Le pasteur Tae Sung Jung, impressionné par la pauvreté des habitants d`un quartier ouvrier de Bucarest où il avait organisé une église pour les hommes d’affaires coréens, décida à partir de 1993 de célébrer des services religieux également pour les citoyens roumains et de développer un système d’assistance sociale et de charité pour les familles pauvres, en particulier pour les Tsiganes, avec l’aide de donations reçues tant d’hommes d’affaire coréens établis en Roumanie que de Corée du sud.[7] Son activité caritative se centrait principalement sur la donation d’aliments de stricte nécessité (huile, sucre, farine, etc.) et de vêtements. Aujourd’hui, sa communauté méthodiste compte, en plus des hommes d’affaire coréens, quelques deux cent cinquante membres qui sont des citoyens roumains.

 

De même, la Fondation roumaine des services islamiques a été instituée en 1993 à Constanta par des citoyens turcs venus en Roumanie pour y développer des affaires, en particulier dans le transport et le petit commerce de type « bazar » ou « boutique ».[8] Dès le début des années 1990, un important commerce frontalier s’est développé avec la Turquie, particulièrement pour Bucarest et les villes du sud du pays, car la Turquie offrait de la marchandise pas chère et de qualité. Et ceci d’autant plus que les citoyens roumains n’avaient pas besoin de visas pour se rendre en Turquie, au contraire de l’Europe de l’ouest où il était plus onéreux et difficile de réunir les conditions d’obtention d’un visa.

 

D’autres hommes d’affaires de religion musulmane, mais d’une autre nationalité que la turque, ont constitué aussi la Ligue islamique et culturelle de Roumanie. Elle comprend environ 1500 membres d’origine irakienne, jordanienne et palestinienne, un grand nombre d’entre eux (1200) ayant déjà la citoyenneté roumaine.

 

Par ailleurs, la présence de citoyens chinois se trouvant en Roumanie pour les affaires, en particulier dans le petit commerce de marchandise bon marché fabriquée en Chine, a influencé la configuration de la vie religieuse. Des espaces commerciaux dominés par les commerçant chinois se sont formés dans certains faubourgs de Bucarest habités en grande partie par des Chinois. Petit à petit, la présence culturelle et spirituelle chinoise s’y fait sentir tant dans la gastronomie que dans la popularisation de pratiques thérapeutiques allant de l’acupuncture et de la médecine naturiste à la méditation yoga et à l’astrologie.

 

Parmi, les facteurs exogènes déterminant la dynamique du champ religieux, on peut remarquer également une importante influence nord- américaine. Celle-ci se manifeste tant par le soutien financier et spirituel des Eglises néo-protestantes roumaines déjà existantes par leurs Eglises sœurs nord-américaines, baptiste, adventiste et pentecôtiste, que par la formation de certains mouvements religieux nouveaux, indépendants. Les cas les plus représentatifs sont ceux de mouvements religieux indépendants, fondés par des pasteurs, citoyens roumains ayant émigré aux Etats-Unis durant le régime communiste, revenus après 1989 dans le but d’exprimer librement leurs idées religieuses.

 

Ainsi, par exemple, le Centre chrétien Timisoara, est une église évangélique indépendante de type charismatique, créée en 1990 à Timisoara par le pasteur Daniel N. Matei rentré des Etats Unis.  Aujourd’hui cette organisation religieuse nouvelle compte plus de deux mille cinq cents membres et des filiales dans plus de vingt-deux localités en Transylvanie et connaît un développement soutenu[9] par la création de maisons de prière et une pratique caritative active.

 

Toujours parmi les facteurs exogènes qui ont favorisé le déploiement de nouveaux mouvements religieux en Roumanie, un élément apparemment insignifiant, mais en réalité très important et représentatif du phénomène de globalisation est lié à la langue espagnole. Proche du roumain, elle a facilité l’apparition et l’installation d’un mouvement religieux dont la langue est le vecteur principal sur lequel s’est basée la stratégie missionnaire des nouveaux venus selon un entretien que nous avons tenu avec l’un des dirigeants, M. Otavio Bravo, vice-président et responsable administratif et spirituel de l’Association religieuse Le Centre d’aide universel.[10]

 

L’Association est une filiale de l’Eglise universelle du royaume de Dieu. Créée au Brésil par l’évêque Edir Macedo en 1977, cette église pentecôtiste transnationale, typique du mouvement de globalisation religieuse, s’est diffusée dès le début des années 1990 dans le monde entier et en particulier en Europe où, en Espagne, elle a pris le nom de Communauté du Saint Esprit (Comunidad del Espiritu Santo). Elle a démarré ses activités à Bucarest en 2002 avec deux centres et, selon ses dires, y compte déjà plus de deux cents fidèles en 2004.

Durant ces dernières années, les séries télévisées en langue espagnole ou portugaise (Telenovelas), diffusées par les télévisions commerciales ou même par la chaîne d’Etat, ont été particulièrement prisées du grand public qui a un accès direct à ces langues sœurs. Ceci a favorisé grandement l’acceptation du pasteur Otavio Bravo qui, aidé de quelques assistants de l’Eglise universelle du royaume de Dieu a trouvé un accueil favorable au sein d’une population déjà familiarisée avec l’espagnol et le portugais et sensible au langage populaire de la télévision de masse. De ce capital de sympathie linguistique, on est passé à la transmission du message religieux qui a été plus facilement accepté. Aujourd’hui, suivant rigoureusement les stratégies d’implantation du mouvement expérimentées à l’échelle mondiale, deux salles de cinéma sont louées à Bucarest dans les quartiers ouvriers de Giulesti et de Pantelimon où les pasteurs du Centre d’aide universel célèbrent des cultes quotidiens selon le modèle brésilien d’origine, en bénissant l’eau, le sel, le pain et les habits des croyants, et en remplissant leurs salles de fidèles et de sympathisants.[11]

 

Ce dernier cas nous rend attentif à l’importance du phénomène globalisation pour comprendre la transformation actuelle du champ religieux roumain et l`internationalisation des NMR. Ce processus de trans-nationalisation du religieux est marqué économiquement par la logique économique et il accompagne de près l’évolution du phénomène de la globalisation.[12]

 

b) Le Mouvement d’intégration spirituelle dans l’absolu (M. I. S. A.)

 

Toujours dans la logique de l`internationalisation du religieux mais cette fois-ci dans le sens de l`exportation d`une secte depuis la Roumanie vers l`espace européen, nous voulons faire une courte présentation d`une organisation religieuse d`origine roumaine assez connue en Europe occidentale car son guru accusé d`une affaire de sexe sous la masque du religieux, lié à un scandale européen de presse, a été récemment jugé et trouvé innocent en Suède.

 

MISA est une association humanitaire et religieuse autochtone de type yoga et d’inspiration orientale. Suite à la dénonciation des média due aux scandales de sexe, liés à son fondateur, le guru Gregorian Bivolaru, considéré comme un escroc, un trafiquant d’êtres humains et le responsable de certains réseaux de prostitution, même infantile, le M.I.S.A. est perçu comme une secte dangereuse.

 

Né en 1952, Bivolaru, surnommé Grieg par les adeptes, a réussi à attirer un grand nombre d’adeptes et même à étendre ses activités à l’étranger où il a inauguré des filiales, particulièrement dans les pays du nord de l’Europe.[13] Ayant reçu une révélation dans son enfance selon laquelle il est un yogi tibétain, Il prétend avoir étudié beaucoup d’oeuvres décrivant des pratiques anciennes d’autoréalisation à travers le yoga, ce qui l’a poussé à créer une forme originale de yoga qu’il a commencé à expérimenter à partir de 1978.

 

Le régime communiste a interdit toutes les pratiques et les enseignements orientaux dans le pays de telle manière qu’agissant illégalement, Bivolaru fut arrêté, emprisonné pendant deux ans au terme desquels, selon lui, il parvint miraculeusement à s’évader.[14]

 

Contesté fréquemment par les média, à partir de 1995 il s’est officiellement retiré de la direction du mouvement en en restant cependant le directeur spirituel. Le mouvement compte douze ashrams » ou « centres de recherche, enseignement et guérison » organisés selon les principes du yoga. Environ deux cents instructeurs répandus dans tout le pays enseignent le yoga au niveau de l’initiation. Au niveau supérieur auquel parvient un très petit nombre de personnes, Grieg lui-même s’en charge.

 

Le M.I.S.A pratique divers yogas (Hatha yoga, Karma yoga, Bhakti yoga, Raja yoga, Tantra yoga, etc.), en espérant obtenir «santé, dynamisme et efficacité » aussi bien que « guérison ou consolidation de l’état de santé ».[15]

 

Les pratiques se fondent sur le contrôle de la respiration, la méditation, la concentration et la relaxation. Exposés et projections de films s’adressent aux débutant. Le mouvement dispose de bibliothèques, de deux maisons pour loger les pratiquants et de bâtiments pour les cours. Etant accusé de pratiques non conventionnelles, les lieux d’exercice sont gardés et les « étrangers » n’y sont pas acceptés.

 

Les relations entre la direction du M.I.S.A. et les autorités roumaines sont contradictoires. En mars 2003, Bivolaru fut arrêté sous divers chefs d’accusation, surtout pour la production et la diffusion de matériel pornographique et pour avoir eu des rapports sexuels avec une mineure.[16]

 

Suite à certains vices de procédure, il fut brièvement libéré, puis arrêté à nouveau et renvoyé en justice. Dans le cadre de l’enquête, plus de cinquante mille matériaux divers incluant des livres, des cours, des photographies, des cassettes vidéo ont été analysés, plus de trois cents immeubles vérifiés et plus de cent témoins interrogés.[17] Pendant ce temps, à Bucarest, les adeptes du mouvement ont organisé de fréquentes manifestations de protestation devant le Sénat, le Ministère de la justice et le Parlement, pour soutenir leur dirigeant innocent, selon eux. S’étant échappé, il fut activement recherché dans tout le pays et finalement fut arrêté en avril 2005 à Malmö, en Suède.[18]

 

Après avoir rejeté une demande d`extradition transmise par les autorités roumaines, la justice suédoise a décidé d`accorder au gourou Bivolaru le statut de réfugié politique car « il risquait être privé du droit à un procès équitable en Roumanie ». Cette décision a pris au dépourvu les magistrats roumains et le Gouvernement de Bucarest car cette affaire risque d`avoir des répercussions pour la Roumanie dont l`intégration dans l`Union Européenne en janvier 2007 est soumise a une clause de sauvegarde particulièrement sévère en ce qui concerne précisément la Justice.

 

Les actions de la police et les scandales publics provoqués par les révélations de l’enquête impliquant des personnalités de la vie publique, ont créé une image négative de secte dangereuse pour le M.I.S.A qui a commencé à « se dissoudre ».[19]

 

Configuration du champ religieux roumain contemporain

 

La configuration structurelle actuelle du champ religieux est déterminée par l’Eglise orthodoxe qui représente 86.7% du total de la population du pays[20], c’est-à-dire 18.817.975 de fidèles sur un total de 21.680.974 d’habitants. Par son histoire, ses liens privilégiés avec l’Etat et son poids numérique, elle constitue le pôle central et dominant du champ religieux roumain.

 

En dehors de celle-ci, nous pouvons identifier encore deux pôles institutionnels de la vie religieuse : les Cultes reconnus par l’Etat roumain, composés en partie par des organisations religieuses classiques (chrétien catholique, protestant, musulman et juif) et par des organisations religieuses néo-protestantes, le troisième pôle religieux étant lié à l’arrivée de nouveaux mouvements en Roumanie après 1990.

 

En effet, le poids statistique et social de ces trois pôles est totalement inégal. Car si, selon le recensement national de 2002, l’Eglise orthodoxe représente 86.7% de la population, les Cultes reconnus n’en représentent que 12,13%. Parmi ces derniers, l’Eglise catholique romaine et l’Eglise uniate atteignent 5.6% de la population, les cultes d’origine ethnique (réformé hongrois, luthérien S. P. hongrois, évangélique C. A. allemand, musulman, juif) environ 4% et les cultes néo-protestants (pentecôtiste, baptiste, adventiste) 2.53%.[21]

 

Mais surtout, le troisième pôle apparaît d’un point de vue statistique comme plus virtuel que réel. En effet, en additionnant ces données, il ne reste qu’un infime pourcentage, soit 1,2% de la population pour les autres expressions religieuses aussi bien que pour les non religieuses, c’est-à-dire pour les nouveaux mouvements religieux enregistrés après 1990 et pour ceux qui se sont déclarés athées ou sans religion ou se sont abstenus de présenter leur identité religieuse.

 

T. 3. La configuration religieuse tripolaire de la Roumanie

 

 

Eglise Orthodoxe Roumaine

Cultes reconnus

Athées, sans religion, N.M.R., et non déclarée

86.7%

12.13%

1.20%

 

Source : Recensement National, I.N.S., 2003.

        

Le tableau ci-dessus reflète clairement l’asymétrie qui caractérise les trois pôles et le caractère plus virtuel que réel du troisième. Néanmoins, ce troisième pôle est en croissance et il faudra attendre les prochains recensements pour en mesurer l’importance relative qui ne peut que croître à en croire la visibilité sociale de certains de ces mouvements.

 

Conclusions

 

La présence des sectes et de nouveaux mouvements religieux, après 1989, surtout d’orientation néo protestante, a été cependant perçue comme une menace pour la liberté d`expression et pour le droits de l`homme, tant aux yeux de l’Eglise orthodoxe et des Eglises ethniques que par la presse du pays. A l`expansions des sectes et des MNR, ont contribué aussi bien des causes endogènes que exogènes.

 

Bénéficiant d’un cadre législatif favorable, plusieurs nouveaux mouvements religieux se sont développés après 1989, répondant ainsi à une demande de plus en plus grande de religiosité après quarante cinq ans de régime politique promoteur de l’athéisme.

        

Le paysage religieux s’est enrichi de nombreux nouveaux mouvements  qui, par des méthodes d’intense activité missionnaire et dans une logique de concurrence de libre marché ont développé des stratégies en vue d’attirer de plus en plus d’adeptes à leurs nouvelles idées « religieuses ».

 

L’effervescence religieuse observée après la chute du régime totalitaire n’est pas un phénomène singulier parmi les anciens pays communistes. Mais en Roumanie, elle s’y est montrée beaucoup plus active et plus importante du point de vue social que dans d’autres pays.

 

 



[1] Dr. Laurentiu D. Tanase enseigne la Sociologie des Religions à l`Université de Bucarest, Faculté de Théologie Orthodoxe ;

[2] Danièle HERVIEU-LEGER, « Pour une sociologie des « modernités religieuse multiples », une autre approche de la religion invisible des sociétés européennes », Social Compass, vol. 50 (3)/2003, p. 289.

[3] Olivier GILLET, Religion et nationalisme, Bruxelles, éd. de l`Université de Bruxelles, 1997, p. 162.

[4] Idem, p. 70.

[5] Radu PREDA, Biserica in Stat, Bucarest, éd. Scripta, 1999, p. 23.

[6] Entretien avec M. Tae Sung Jung, président de l’Association chrétienne méthodiste de Roumanie, et Laurentiu Popa, secrétaire, le 3 mars 2004, à Bucarest.

[7] Idem, voir la note précédente.

[8] Entretien avec M. Arslan Muharrena, vice président et Gaye Faruk, membre dans la direction de la Fondation roumaine des Services islamiques, le 18 mai 2004, Bucarest.

[9] Entretien avec M. Daniel N. Matei, pasteur, président du Centre chrétien Timisoara, le 9 mars 2004, Bucarest.

[10] Entretien avec M. Lazar Constantin, président, et M. Otavio Bravo vice-président et responsable administratif et spirituel de l’Association religieuse « Le Centre d’aide universel », le 16 mars 2004, Bucarest.

[11] Idem, voir la note précédente.

[12] Idem, p. 99.

[13] Constantin CUCIUC, Religii noi in Romania, éd. Gnosis, Bucarest., 1996, p. 109.

[14] Idem, p. 109.

[15] Idem, p. 109.

[16] Sorin GHICA, « Gregorian Bivolari « guru », lasat sa fuga din tara » (Gregorian Bivolaru « Gourou » laissé fuir le pays), dans le journal national România Libera, le 7 avril 2005, Bucarest.

[17] M. D., « Guru Bivolaru in atentia cartii recordurilor » (Gourou Bivolaru dans l’attention du Guinness Book), dans le journal national Adevarul, le 9 mai 2005, Bucarest.

[18] Vali STIRBU, « Bivolaru arestat in Suedia » (Gregorian Bivolaru arrêté en Suède), dans le journal national Cotidianul, le 6 avril 2005, Bucarest.

[19] « Ramasa fara Guru, secta lui Bivolaui se destrama » (Restée sans Gourou, la secte de Bivolaru se dissout), dans le journal national Adevarul, le 5 mai 2005, Bucarest.

[20] Cf. Recensamantui national al populatiei (Recensement national de population;) Institut national de statistique, vol IV, Bucarest, 2003, p.390.

[21] Cf. au Recensement national de la population, I.N.S., vol. IV, Bucarest, 2003, p. 390.